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Table des matières

Chapitre 1 : La socio-somatanalyse

Comment intégrer pratiquement le corps dans un groupe analytique où ne se proposent pas des exercices comme dans les autres thérapies psycho-corporelles ? Comment permettre à toutes les fonctions corporelles (une bonne douzaine) de s’exprimer et de se manifester sans injonction du thérapeute ? En proposant des cadres organisationnels, des settings bien établis, qui permettent que cela advienne : au patient d’en prendre l’initiative. C’est ainsi que la séance de socio-somatanalyse présente quatre cadres successifs, analytiques, non directifs, chacun d’entre eux permettant à des fonctions spécifiques de s’exprimer.
La séance de socio-somatanalyse :
-réunit 8 à 18 personnes,
-dure de 3 à 4 heures,
-peut se répéter pour des ateliers résidentiels de 2 à 3 jours, englobant l’une ou l’autre séance de somatothérapies
-se constitue de 4 séquences :
-grand groupe verbal en position assise (1 à 2 heures),
-groupe rapproché vocal à genoux, en se donnant les mains (15 à 30 minutes),
-couples de travail émotionnel sur un matelas ou isolement méditatif (45 à 60 minutes),
-grand groupe d’analyse, assis-allongé (20 à 40 minutes).           
            Le passage d’une séquence à l’autre se fait à partir de la dynamique de groupe elle-même et/ou du timing.
 
Le travail émotionnel.
 
Ici se manifeste toute la spécificité de la méthode analytique freudienne. Chacun de ces cadres suscite les manifestations correspondantes, pour peu que l’analysant veuille les manifester :
-    le grand groupe verbal met à jour le discours verbal tel qu’il peut advenir dans un groupe de 8 à 18 personnes ; l’état de la congruence du discours individuel avec l’ambiance du groupe est primordial : ce dernier écoute ce qui fait écho et méconnaît ce qui est “idiot” (pas en phase avec la dynamique du groupe) ;
-    le groupe vocal permet toutes les modalités de la voix, du murmure méditatif jusqu’au cri primal en passant par le chant, le rire, les sanglots, à l’unisson ou en cacophonie ; il s’y ajoute la respiration, la posture, la tension musculaire, la mimique, les états de conscience ;
-    le travail allongé sur le matelas encourage à entrer dans l’expérience de l’émotion dans laquelle toutes les fonctions corporelles collaborent (en particulier le mouvement) et tous les états de conscience défilent ; il s’agit là du temps fort de la séance de socio-.
           L’intérêt majeur de ce cadre analytique réside dans le fait qu’on ne travaille pas l’une ou l’autre fonction isolément mais qu’on privilégie les fonctions globales qui connectent un maximum de fonctions simultanément et que nous appelons “ fonctions plénarisantes ” émotionnelle, affective, consensuelle, énergétique, véridique. Ce travail dit « émotionnel » a été longuement décrit analysé et théorisé dans mes livres précédents. Nous n’y insisterons pas plus ici.
 
La dynamique de groupe
 
           Cette “socio-” privilégie évidemment la dynamique de groupe. Deux heures de discours, palabre, parlotte parfois, où la parole ne circule qu’à un exemplaire à la fois (contrairement au travail vocal, qui laisse la place à tous les participants à la fois) suscitent des dynamiques de groupe intenses, riches, exemplaires, qui se structurent peu à peu en véritables psychodrames dont la mise en scène est totalement spontanée. Plus l’analyste est abstinent, plus ces sociodrames révèlent l’authenticité de chaque participant.
           Vingt cinq années d’expérience m’ont amené à formuler les trois lois suivantes :
-tout discours individuel est informé par la dynamique du groupe (ses besoins, sa préoccupation du moment, son ambiance, sa culture) et donne à comprendre où en est cette dynamique du groupe ;
-le discours individuel auquel le groupe fait écho est celui qui traduit le mieux la préoccupation du groupe ;
-le problème posé par le groupe trouve sa réponse non dans le contenu des discours mais dans le psychodrame qui se met en scène autour du thème qui est repris par le groupe.
            Par ailleurs, le groupe s’organise avec ses rôles classiques de leader, éminence grise, bouc émissaire, suiveur, médiateur, etc.
  • LÂ’analyse de la dynamique de groupe

  • conflit → sécurité → consensus →don

     

               En une cinquième séquence, l’analyste restitue les tenants et aboutissants du psychodrame central, en en déduisant les règles (universelles) de la dynamique des groupes (quels qu’ils soient) et le rôle particulier de chaque participant dans cette dynamique. Ce discours de restitution est un discours en recul, parce qu’il décrit les mécanismes sociaux qui sont parfois cruels, souvent décapants, au-delà de l’obséquiosité de façade. Ce que Freud n’a voulu voir que sur le tard, à savoir la pulsion de destruction, s’expose ici au grand jour, pour peu qu’on veuille voir. La rigueur de l’analyse doit contribuer à dessiller les yeux trop naïfs.

               J’ai choisi d’aborder ici très réalistement le point de départ de tout groupe, à savoir le conflit qui y apparaît entre les intérêts du groupe et les intérêts de l’individu. Le fait de réagir ou non à telle ou telle prise de parole individuelle est déjà une violence exercée par le groupe contre celui dont on ignore la demande de parole. Et quand celui avec lequel on a dialogué comprendra plus tard que c’est pour régler le problème du groupe à travers lui, il verra aussi combien la société l’aura instrumentalisé.
               Mais il y a fort heureusement un premier but positif à cette dynamique, à savoir la constitution d’une sécurité suffisante pour permettre aux individus d’entrer dans le travail thérapeutique personnel sans peur des autres. A cet effet, le groupe vérifie si les participants sont bienveillants ou non, démocrates et éthiques et, vers la fin du temps imparti, poussent les individus silencieux à se manifester et à montrer... patte blanche.
               Lors des ateliers prolongés de plusieurs jours, et surtout pour les groupes prolongés sur plusieurs ateliers et années, cette dynamique qui va du conflit à la sécurité se développe vers sa deuxième fonction qu’est la recherche d’un consensus. En effet, s’il n’y a pas vraiment affectivité et amour de groupe au sens propre du terme, il s’y dégage néanmoins quelque chose de cet ordre que nous concevons comme “ consensus “ : sentir ensemble, donner un sens commun, aller dans le même sens. Les signes et actes de ce consensus sont à renvoyer aux membres du groupe tout comme la violence du conflit et la détente de la sécurisation.
               C’est alors que ce groupe consensuel peut écouter, entourer, accompagner le travail d’un de ses membres pour lui - même et non plus comme instrument des besoins du groupe. Nous entrons alors dans une quatrième étape qu’on peut appeler “l’étape du don“, en hommage à Marcel Mauss, l’éthnologue. En effet, le “ don “ est le but ultime du groupe qui se transcende et fait passer ses besoins propres après celui de ses membres les plus nécessiteux et /ou... créateurs.
               Ces deux dernières étapes nous renvoient à Alfred Adler et à son Gemeinschaftsgefühl, ou “sentiment de la communauté”. Par contre, nous nous portons en faux contre sa tentative d’imposer cette dimension communautaire par l’éducation et l’autorité. En effet, consensus et don ne se développent que dans un groupe libre et démocratique, dans un groupe analytique comme ici. Le somatanalyste reste le garant de la sécurité du groupe mais s’efface lorsque ce dernier devient consensuel.
               Ces quatre étapes de la dynamique de groupe - de ce groupe démocratique et éthique que doit être tout groupe psychothérapique - ces quatre étapes se laissent clairement observer en socio-, dans une promotion d’élèves plus particulièrement qui cohabitent pendant des années. Il s’agit là d’une observation fondamentale dont l’importance est corroborée par la complexité que constitue chaque étape. Voici quelques caractéristiques qui aident à  reconnaître et comprendre l’étape du moment. 
     

     


    étape de

     

     

     

     

    la dynamique

    Etape I

    Etape II

    Etape III

    Etape IV

    dimension de

     

     

     

     

    la dynamique

     

     

     

     

    nature du lien

    conflit

    sécurité

    consensus

    don

    nature du groupe

    masse

    société

    culture

    civilisation

    mode de régulation

    force

    loi

    morale

    éthique

    statut de l'individu

    ennemi

    rôle social

    personne

    créateur

    manifestation individuelle

    opposition

    différence

    altérité

    singularité

    traitement de l'individu

    méfiance

    instrumentalisation

    respect

    reconnaissance

              Tableau 4 les quatre étapes de la dynamique de groupe

               Construite sur un setting analytique strictement cadré -ce qui donne les références pour l’analyse- cette séance de “socio-” se laisse aussi adapter à une utilisation plus directive lorsque la pathologie des participants l’exige, ce sera alors une “sociothérapie somatanalytique”.

    • Vignette clinique

    •  
                  Voici la séance de socio- qui prend traditionnellement place lors de la dernière matinée d’un week-end de formation. Il s’agit ici d’une promotion regroupant seize élèves de première et deuxième années de formation. Comme il s’agit d’enseignement, je propose parfois un sujet qui continue le thème de l’enseignement général. Aujourd’hui il s’agit de la présence plénière : “suis-je là, entièrement là, pleinement, et sans autre ? “
       
      Le grand groupe verbal
                  Après un silence de trois minutes, Mme D., une femme de la quarantaine, commence à relater les véritables états de grâce qui illuminent sa vie, de plus en plus souvent, depuis une expérience mémorable au spectacle d’un coucher de soleil en Grèce, en communion avec son mari. Elle se sent elle-même, pleinement, dans une grande volupté, avec la conviction d’être vraie, en connexion avec l’alentour et l’entourage. Aujourd’hui, ici, ce n’est pas le cas même si elle est “là“. Mr C. enchaîne, lui le fanatique de la moto qui a fait le désert et a “décollé“ dans l’immensité, avec un vécu assez proche de celui de Mme D. Puis il a beaucoup baroudé pour retrouver la même extase jusqu’à ce que ça lui arrive... à Strasbourg, un dimanche matin, sur le tatami. Mme B., une femme de trente cinq ans, nous raconte comment, à dix ans, en regardant le ciel, elle a également été aspirée dans cette félicité. Elle veut dialoguer avec Mme D. qui répond: “non, non non, ... enfin ... si, oui“. Mme B. relance le dialogue et tombe sur un “ mais... oui, bon, oui oui “. Elles décrivaient quasiment la même chose et pourtant une opposition de principe est venue : “non, mais... bon, oui,   oui !“
                  Une demi-douzaine d’expériences extrêmes se sont encore racontées jusqu’à la typique Expérience de Mort Imminente lors d’une anesthésie pour biopsie du foie. L’écoute était entière, respectueuse, bienveillante, jusqu’à ce que Mme J., silencieuse jusque là, murmure, après un petit silence : “je ne comprends rien à ce que vous dites, je ne sais pas de quoi vous parlez“. Mme J., psychologue de quarante cinq ans, a été baptisée la “femme heureuse“. Sa répartie est étrange. Les autres essayent d’expliquer, de détailler, jusqu’à ce que Mme J. vende la mèche : “Mais moi je suis toujours -ou presque- dans cette pleine présence, quoi que je fasse, je n’ai pas besoin d’extase ou de vision“. Mme M., elle aussi silencieuse, renchérit : “Moi je me trouve ainsi quand j’épluche les légumes pour préparer la soupe ; j’appelle cela la joie“. Elle est psychologue aussi et... femme au foyer. Dans le dernier quart d’heure, le groupe réussit encore à faire communiquer les derniers récalcitrants. Seule Mme M., recroquevillée dans son coin, fond en larme et reconnaît qu’elle ne voit rien de tout cela, tellement elle est inhibée.
       
      Le groupe rapproché vocal
                  Le timing me fait proposer le groupe rapproché vocal. Nous nous rapprochons en cercle, nous nous mettons sur les genoux et nous donnons les mains, yeux fermés. Silence. Petits sons. Je m’essaye à des intensités plus fortes pour provoquer mon éveil énergétique grâce à l’ébranlement vibratoire. Ça marche, ça descend dans le ventre avec les sons graves, ça titille le crâne avec les sons aigus. Ça s’éveille aux deux pôles et se connecte. Mais les autres restent aux vocalises plus douces. Il n’y aura pas de cri ce matin.
                  Il y avait seulement une brève esquisse de chahut, un défoulement de potaches. Deux hommes dont Mr C., le baroudeur, ont lancé des taquineries, en particulier vis-à-vis des femmes. Mais le groupe n’a pas suivi.
       
      Le groupe éclaté primal
                  D’ailleurs les gens partent l’un après l’autre jusqu’à un dernier “groupion vocal “ qui finit par se passer les bras sur les épaules et constituer un pack des plus intimes qui ondule consensuellement. Dans la salle il n’y aura pas de travail émotionnel bruyant, seulement du travail méditatif.
       
      Le grand groupe convivial
                  Quand tout le monde revient au “ petit salon “ pour la quatrième séquence, je repose encore ma question : “suis-je là, entièrement là et seulement là ? “. Silence. J’appuie là où ça coince : “ Celui qui a quitté le groupe rapproché, a-t-il pris cette décision en plein accord avec lui-même ? Ne serait-ce pas pour fuir le travail vocal qui aurait pu devenir trop bruyant, pour échapper à l’obligation du cri ? Était-ce avec un projet bien précis et pleinement assumé ? “ En effet, ce moment de quitter le groupe, où chacun est renvoyé à lui même, est très révélateur. Mme D., la femme au coucher de soleil, avoue qu’elle n’a jamais crié en dix huit mois de formation, qu’elle a horreur de ça, qu’elle fuit le groupe vocal. Dans le privé, elle a peu de colères ; quand il lui en vient une, elle garde une froide maîtrise, assène des paroles assassines puis part dans la nature pour se vider de son stress. Hic jacet lepus ; on a débusqué le lièvre ! “Ça, ce n’est pas plénier, c’est même franchement clivé : je bloque l’émotion pour affûter une réplique, puis je plante l’autre là et vais liquider l’émotion ailleurs” lui dis-je. Il m’est évidemment facile de préciser ce qu’est le moment plénier, qu’il ne se résume pas aux expériences paroxystiques évoquées au départ, qu’il serait plutôt proche de la soupe aux légumes. C’est un processus et non un contenu, tantôt agréable et tantôt désagréable. Il est tellement facile de cliver ou d’amalgamer (je veux du bon à tout prix). Et le cri lui-même n’est pas nécessairement douloureux ou colérique ; on peut s’exercer à se servir du cri pour se charger énergétiquement, comme le font les fans du Racing Club de Strasbourg...
                  La socio- de ce matin là a donné aux élèves deux enseignements : comment fonctionne une socio- et ce qu’est la Présence Plénière, live !
                  On aurait pu penser que le thème de la présence et le démarrage de l’échange avec une expérience paroxystique si voluptueuse entraînent rapidement le groupe dans le lien consensuel. Ce n’était qu’apparence. Il aura fallu revenir au conflit (vécu paroxystique contre joie de la soupe aux légumes), il aura fallu tester les rôles sociaux avec les plaisanteries de potache et la sollicitation des membres planqués dans leur silence, avant que ne s’installe plus profondément le consensus. Et encore, il n’y aura pas de signes très probants de “don“, pas de thérapeutes (élèves) pour accompagner spontanément d’autres élèves “patients”. La proposition du thème - si généreux - par l’analyste ne permet pas de faire l’impasse sur les étapes de la dynamique de groupe qui passe par les quatre étapes : conflit → sécurité → consensus → don.
       
      • Sociothérapie : la cure séquentielle

      • Sociothérapie courte

                    La socio- a été inspirée par une thérapie de groupe cognitivo-comportementale, à savoir le New Identity Process de Daniel Casriel, psychiatre et psychanalyste newyorkais, qui se résume en deux outils majeurs (le cri et le contact) et trois niveaux d’intervention : ABC (A attitude, B behaviour ou comportement, C cognition). Dan (Casriel) pouvait intervenir très directement en disant : “ton attitude (ou comportement ou principe de vie) ne convient plus à une personne de ton âge et dans ta situation ; c’est autrement qu’il faut faire ; pour y arriver, cherche-toi  un partenaire et crie”. Cette forme originaire est très utile et efficace pendant les premières séances d’une groupe-thérapie, pendant lesquelles il s’agit  de parer au plus pressé, aux souffrances les plus vives, aux inadaptations criantes qui mettent en péril la survie, aux réactions exagérées qui empêchent la vie du groupe ou à tel membre d’y rester. Il s’agit de ce qu’on appelle ailleurs thérapie “en” groupe où l’on pratique le travail individuel devant les autres, tout en comptant sur le “conditionnement vicariant” à savoir la contagion et l’imitation. D’autres apports - plus soft - nous viennent également des méthodes cognitivo-comportementales pour constituer une première séquence de la cure groupale : une vingtaine de demi-journées ou trois à quatre ateliers de week-end sur six à huit mois par exemple. C’est la séquence “symptômatique” et directive où les somatothérapies structurées prennent une large place.

        Socio- somatanalyse longue

                    La véritable socio-somatanalyse, telle qu’elle est présentée ci-dessus, est une forme analytique pure qui se propose pour des cures de plusieurs années dans un groupe ouvert à renouvellement lent. C’est la troisième séquence de la cure groupale calquée sur la cure séquentielle individuelle.

        Sociothérapie somatanalytique

                    Il reste, entre ces deux séquences extrêmes, à organiser la sociothérapie de durée moyenne (1 à 2 ans), qui sera mi-directive, mi-analytique. A cet effet il est utile de s’inspirer de l’apport systémique qui, venant du système familial, a évidemment beaucoup à nous apprendre sur le système groupal.

        Constructionisme social

                    Le grand courant systémique et familial a dépassé sa seule dimension cybernétique (la première), pour s’ouvrir à des dimensions plus complexes, plus intégratives. Il accède peu à peu au constructivisme (sans oublier la déconstruction de J. Derrida), au constructionisme social, et même à un constructionisme radical (Elkaïm 1995). Ces termes évoquent quelque chose d’essentiel que les neurosciences nous confirmeront ci-après à propos de la conscience qui est “unitaire, intégrée et construite” (Edelman 2004).

                    Ces modèles théoriques nous montrent qu’il y a un effet de “construction” de par la progression du groupe vers l’excellence (du consensus et du don). Le participant se transforme fondamentalement - et imperceptiblement - de par la métamorphose sociale elle-même :

        • s’il est violent, agressif et méfiant dans le groupe conflictuel, réduit à être l’ennemi,
        • il acquiert un rôle social pour assurer la sécurité collective, dans la deuxième  étape ;
        • il est promu en tant que personne respectée lorsque le groupe entre dans une culture consensuelle ;
        • il est enfin reconnu dans sa créativité individuelle même si elle doit ébranler la stabilité du groupe car ce dernier fait “don” au génie singulier de cet individu.

                    Mais - et voici le constructionisme social tel que nous l’intégrons ici. - le groupe ne fait pas que reconnaître un état individuel qui serait déjà là, préformé. Le groupe “construit”,  favorise, accélère, amplifie cette progression. C’est lui qui fait de son membre un rôle, une personne puis un individu créateur, progressivement, lorsqu’il passe lui-même de la masse à la société puis à la culture et à la civilisation, et qu’il utilise des modes de réglementation de plus en plus humanistes, oubliant la force et la loi pour se fonder sur la morale puis en éthique. Et nous verrons plus loin que cette dernière est foncièrement inscrite au cœur de l’être humain, dans ses “purs processus inconscients”, comme Edgar Morin nous le rappelle dans “Ethique, la méthode, 6” (Morin 2004).

                    Les principes du constructionisme social ne sont pas nouveaux en soi et se révèlent un peu partout comme dans cette étude faite à l’Education Nationale. On se rend compte qu’il n’y a pas tout simplement des bons et des mauvais élèves, mais que le groupe scolaire participe au façonnement des élèves en bons et en mauvais. Pascal Huguet a conçu une expérimentation éclairante. Il demande d’observer puis de reproduire une figure complexe, dans une classe de 6ème qui est répartie en deux sous-groupes :

        • le premier sous-groupe est sensé faire un travail de géométrie, ce qui déclenche les rôles sociaux fixés : les mauvais élèves reproduisent mal et les bons, bien ;
        • le deuxième sous-groupe est invité à faire du dessin et, dans ce cas, il n’y a plus de différence entre les cancres et les as de la géométrie ! (Le Monde, 1 décembre 2004 p.26)

                    Marie Christine Piatkowski propose depuis longtemps un exercice similaire en musicothérapie. Elle fait dire les prénoms sous toutes les intonations possibles puis elle les fait chanter. Dans la première séquence, parlée,  plein de rôles plus ou moins agréables se manifestent en association avec des interpellations par les partenaires du passé ; dans la seconde, chantée, c’est le bonheur, la créativité vocale pure et la réconciliation avec son... prénom. Dans les deux exemples - scolaire et musicothérapique - la première séquence est sociale (apprendre et interpeller) et fixe donc les “rôles  sociaux”, la deuxième séquence est artistique (dessiner et chanter) et éveille les talents créatifs de l’individu.

                    Par conséquent, le sens de “l’analyse” tel qu’il est conçu dans la somatanalyse n’est pas seulement d’observer pour renvoyer tous les péchés du monde, il est de défaire, dissoudre, (ana-luo, comme en chimie) les obstacles qui empêchent le groupe de progresser vers le meilleur et d’offrir à ses membres l’optimum de l’être. L’analyse est déconstruction (dérridéenne) des rigidités sociales pour promouvoir un constructionnisme social.

                    Nous ne sommes plus dans la cybernique (la première) un peu froide, mais dans une position positive qui est celle-là même de la vie, et du groupe social tout autant. La vie progresse, il suffit de la rendre à sa dynamique naturelle. A cet effet, le socio-somatanalyste entre dans “l’alliance thérapeutique”, dans “l’alliance thérapeutique à tonalité affective positive” (Green et Herget in Elkaïm  p.520) dans la “résonance” de Mony Elkaïm (Elkaïm 2004). Il ne reste pas dans le “rôle social” de l’observateur, mais participe au “consensus”, y met le cœur et les mots, puis entre dans le “don” au risque de voir chamboulées ses attentes, bien qu’il ne devrait pas en avoir. Nous ne sommes plus dans la neutralité du psychanalyste. Nous aménageons même le cadre pour proposer au groupe et aux individus le meilleur “accordage” possible. C’est un des aspects de la “position positive” qui définit le psychothérapeute plénier.

                    On peut représenter ce nouvel apport du systémisme par des schémas qui marquent les principales étapes de ce courant psychothérapique :

         

        Schéma 2

                    

                    schéma 2 de la cybernétique au constructionisme

         

        C’est ainsi que le constructionisme social s’intègre à la socio-somatanalyse et permet de compléter la cure sociothérapique séquentielle :

        • socio-somatothérapie courte : démarrage comme thérapie “en” groupe, où l’on se centre directement sur les besoins de chaque patient ;
        • socio-somatothérapie analytique, de durée moyenne, pendant laquelle le sociothérapeute participe aussi à la “construction” sociale qui fera progresser chaque individu de par la progression du groupe ;
        • socio-somatanalyse longue, où l’analyste est pointage et aide à  déconstruire les obstacles qui empêchent le développement de la dynamique de groupe vers la sécurité, le consensus et le don.
        • La dynamique de groupe

        •  
          Un mouvement d’auto-organisation autour d’une tâche
          qui mène du conflit à la sécurisation, au consensus et au don.
           
                     
           
                   Dès que quelques personnes se réunissent autour d’une tâche à accomplir, s’anime dans ce groupe un mouvement d’auto-organisation qui passe par des étapes que l’on peut généraliser à tout groupe quelle que soit sa constitution pour peu que son existence soit assez longue autour de cette tâche.
                      Notre réflexion s’extrait de l’observation du groupe thérapeutique de socio-somatanalyse qui a duré vingt cinq années comme un groupe fermé à renouvellement lent, dans lequel les patients pouvaient rester pendant des années, et des groupes de formation de psychothérapeutes pléniers qui durent trois années (de 28 jours chacune) avec renouvellement restreint à chaque rentrée annuelle.
                      Contrairement à la plupart des psychanalystes étudiant les groupes, dont Freud et Bion par exemple, les socio-somatanalystes ont acquis la conviction que les processus groupaux et sociaux sont différents des processus individuels et qu’il faut donc renoncer aux assimilations du type inconscient de groupe ou appareil psychique de groupe, même si ces termes sont utilisés de façon métaphorique. Il faut aller à une minutieuse observation de modèles microcosmiques qui reflètent le macrocosme social. Le groupe de socio-somatanalyse et les groupes de formation de trois années constituent de tels objets d’autant plus qu’ils révèlent l’hol-anthrope dans sa dimension psychique, dans ses manifestations corporelles et dans une dynamique relationnelle parfaitement observable.
                      Nous connaissons déjà les quatre étapes principales –qui accueillent volontiers des sous-étapes– lorsqu’on se réunit autour d’une tâche :
           
           
          conflit →sécurisation → consensus → don.
           
               
                   Le tableau de la page 34 donne les caractéristiques essentielles de ces étapes.
           

                    Chaque étape d’auto-organisation groupale se constitue d’un état central de stabilité structurelle et d’une transition catastrophique pour passer à l’organisation suivante, concepts empruntés à la théorie des catastrophes de René Thom. Chaque étape se fixe donc en une constellation relativement précise et les deux premières, du conflit et de la sécurisation, ont été bien décrites par ailleurs de par leur simplicité… relative.

          • I. Les trois premières étapes de la dynamique de groupe

          •            Première étape : la masse et le conflit
                        C’est ainsi que Freud a choisi de se référer à deux exemples de groupes potentiellement conflictuels réglementés par la force : l’armée et l’église dans « Psychologie des masses et analyse du moi ». Auparavant, dans « Totem et Tabou », il avait décrit la transition entre le groupe dictatorial de l’ancêtre et la société organisée des fils parricides. Nous n’insisterons pas ici sur ce premier état groupal que l’éthique médicale ne peut tolérer ni en thérapie ni en formation. Le macrocosme planétaire nous donne malheureusement encore trop de lieux d’observation de ce type d’organisation de masse. Ici, un chef autoritaire impose sa propre façon de réaliser la tâche, par la force.
            Deuxième étape : la société et les rôles sociaux
                        Lorsque ce groupe (micro- ou macro-) doit continuer à partager cette tâche commune, il en vient à s’organiser en répartissant les rôles selon les compétences (au mieux), ou selon ses besoins (au pire). Chaque membre entre dans ou se voit affublé d’un rôle social. Nous sommes ici dans la classique psycho-sociologie ou socio-psychologie : leader, bouc émissaire, challenger, médiateur, suiveur… Cela est bien connu. Dans notre profession, c’est W. BION qui a décrit un aspect intéressant des formes du leadership avec trois avatars qui répondent à ses trois « hypothèses de base » :
            - leader classique organisant l’hypothèse attaque-fuite,
            - couple charismatique redonnant espoir,
            - leader sorcier, l’analyste lui-même, manipulé par le groupe de façon à éviter tout changement dans le groupe. (Meyer 1982)
            Nous n’insisterons pas plus sur cette deuxième étape dont la fonction consiste à assurer la sécurité de l’ensemble et l’efficacité dans la tâche. Ajoutons seulement que cette étape est celle de la société de droit, le droit servant à réguler principalement les rôles sociaux entre eux. Il s’agit aussi de l’entreprise moderne qui recherche l’efficacité maximale à l’intérieur, même si, à l’extérieur, l’entreprise retombe souvent dans le conflit de la concurrence. Mais on se rend aussi compte, même dans l’entreprise, qu’avec le consensus ça marche encore mieux ! Quant au groupe de psychothérapeutes en formation, c’est pour des raisons humanistes et éthiques qu’on ne laisse émerger ces rôles que jusqu’à leur niveau… didactique, jusqu’à ce que chaque participant se rende compte dans quel rôle il se retrouve – comme par hasard ! – et jusqu’à ce que le groupe puisse recevoir l’analyse de la dynamique telle que le formateur peut la renvoyer.
                         
            Transition entre sécurité et consensus
                        La transition à la troisième étape, de consensus, est une transition catastrophique à cause de la peur de perdre l’efficacité d’ensemble et de devoir renoncer aux rôles individuels privilégiés. Alfred Adler a investi le Gemeinschaftsgefühl ou « sentiment communautaire » que nous devons considérer comme un des précurseurs du consensus. Adler propose ce nouveau processus de façon très directive, éducative même, alors que ce sentiment ne se laisse pas imposer (Stepansky p.268) ; il peut seulement advenir dans la dynamique auto-organisatrice du groupe lui-même, donc spontanément. C’est comme la démocratie que l’on veut imposer à des pays qui n’en veulent –ou peuvent– pas pour le moment. Les effets de ces politiques imposées par les armes sont malheureusement fort… didactiques !
             
            Troisième étape : le consensus et le respect de la personne
                        C’est un élève, à présent formateur, qui nous a décrit son vécu consensuel de façon tellement convaincante qu’il a boosté cette reconnaissance de l’étape consensuelle qui succède à la sécurité des rôles précédents. Ce terme « consensus » a un double intérêt, de différenciation et de compréhension par l’étymologie.
                        Il faut d’abord renoncer au terme « d’affectif », bien qu’il s’agisse aussi de cela, parce que l’affectif (jusqu’à l’amour et la haine) est spécifique du couple et est interdit dans la vie sociale, professionnelle en particulier, sous sa forme de harcèlement, sexuel évidemment, mais aussi affectif au sens plus large.
            D’un point de vue étymologique, le mot consensus est très pertinent :
            - le préfixe con, cum, veut dire « ensemble »,
            - la racine « sens » inscrit le terme dans les trois dimensions de base de l’être, dans l’holanthrope :
            - en psycho- : sens, signification,
            - en somato- : sensoriel, sensitif, sensuel,
            - en socio- : le sens comme direction commune à tout le groupe.
            Pour approcher ce vécu de consensus il nous faut à présent une méthodologie et des références théoriques. Nous avons déjà évoqué le « laboratoire d’observation » où se manifeste l’holanthrope, encore faut-il préciser le mode d’observation. Car, ici, nous ne sommes pas dans l’observation individuelle mais dans celle d’un groupe. Or le groupe n’existe pas en lui-même ! Il n’a de réalité qu’en tant que ses membres communiquent entre eux. Le groupe n’est auto-organisateur qu’à travers la communication (verbale, corporelle, médiatisée). Alors comment savoir en quel lieu se situe le groupe sur le vecteur de sa dynamique, sur quelle scène il joue pour reprendre une image freudienne ? Car, à chaque instant, le groupe se situe en un lieu précis de cette dynamique.
             
             

            Schéma 3

             

             
            Schéma 3 : le vecteur de la dynamique de groupe et le lieu précis d’auto-organisation    d’un groupe donné
             
            • II. Phénoménologie et théories du consensus

            • Les manifestations du lieu du groupe
              Quand commence la séance de socio-somatanalyse, le groupe se trouve en un lieu très précis, bloqué là alors qu’il voudrait évoluer. Mais comment savoir où il se trouve, quand il se débloque, jusqu’où il ira ? Grâce à quelles manifestations ? Trente années de pratique et d’observation m’ont enseigné les trois règles suivantes :
              1)     toutes les indications nous viennent de la forme de la communication et non de son contenu ; c’est lorsque le groupe réagit longuement à une intervention d’un membre donné (et ce peut être la cinquième ou sixième prise de parole après que les essais précédents n’aient suscité que silence) qu’on approche du lieu représentatif du besoin groupal ;
              2)     c’est le psycho- et sociodrame qui se construit autour de ce lieu/thème, élargi au-delà des dires du porte-parole cristallisateur qui fait lever l’obstacle et relance l’évolution de la dynamique, et ce n’est pas le contenu des paroles de quiconque ;
              3)     puis l’échange autour de cet item s’épuise et laisse place au silence, marquant ainsi la satisfaction du besoin et la disponibilité du groupe à aller plus loin, par le fait qu’il embraye sur l’une des prises de parole suivantes, celle qui relancera la dynamique.
               
              Références théoriques : l’intelligence collective
               
              Nous renoncerons aux constructions classiques faisant intervenir le transfert par exemple : dans l’étape deux, de sécurisation, la bagarre se fait entre les membres du groupe jusqu’à désigner éventuellement l’analyste comme juge de paix ; dans le consensus, c’est plutôt l’entente du groupe au-delà et même contre le formateur. Nous sommes dans les dits « transferts latéraux et principaux » bien qu’il ne faudrait plus utiliser ce terme de transfert pour le groupe, puisque l’affectif y est interdit, et qu’il ne faut pas extrapoler de l’individuel au groupal.
                          Je voudrais me référer à des théories plus récentes, provenant de la sociologie et de la psychologie cognitive plus que de la psychothérapie, plus précisément de ce qui s’annonce comme « intelligence collective ». Voici deux apports qui touchent à notre thème, la pensée de groupe et la polarisation des opinions, processus qui se présentent dans le groupe consensuel précisément.
               
              Voici d’abord la présentation de l’Intelligence Collective.
              «Depuis quelques années, une véritable mythologie s’est constituée autour du thème de l’intelligence collective (IC). Une mythologie entretenue par quelques prophètes – ingénieurs, écrivains ou philosophes -.
              Ce mythe voit dans l’apparition du Web l’émergence d’un grand « cerveau global », point d’aboutissement d’une grande évolution qui a débuté aux origines de la vie.
              La structure de ce mythe repose d’abord sur une idée simple : l’organisation spontanée d’agents produit une intelligence supérieure. Son application se veut universelle : l’IC vaut tant pour les insectes que les neurones, les sociétés humaines que les réseaux techniques. Le mythe comporte une morale positive – la coopération de tous vaut mieux que l’action ou la pensée isolée – et une eschatologie – l’IC suit une voie d’évolution des formes les plus élémentaires du vivant à l’émergence d’un esprit supérieur. » (Dortier, in Sciences Humaines, n° 169, mars 2006, p. 38)
               
                          Voilà bien cette dynamique auto-organisatrice qui va jusqu’à la… «pensée de groupe » et à « l’illusion de consensus ».
               
              « La pensée de groupe en action
              Forgée en 1972 par le psychologue Ivan Janis, l’expression « pensée de groupe » désigne les mécanismes par lesquels un groupe est amené à prendre ou approuver des résolutions qui ne correspondent pas au jugement individuel de ses membres. En fait, la pensée de groupe a été étudiée sous l’angle de ses effets négatifs, c'est-à-dire de la prise de décisions irrationnelles ou erronées que la majorité des membres, consultés individuellement, n’aurait pas approuvées. Parmi ses mécanismes, certains ont été identifiés et étudiés séparément.
              Le conformisme résulte de la crainte des individus de se déconsidérer en adoptant une position minoritaire ou isolée. La tendance au consensus retient les participants d’amener des points de vue provoquant des discussions désagréables. Les anticipations fausses consistent à attribuer à autrui des intentions ou des jugements qu’il n’a pas. Un effet analogue peut amener des individus à surestimer le degré d’adhésion des autres, voire de l’ensemble de l’opinion, à ce qu’ils pensent. C’est « l’illusion de consensus ».
              Les caractéristiques des groupes favorisent ce genre de fonctionnement. I. Janis en recense six : la fermeture du groupe sur lui-même, son niveau élevé de cohésion, la présence d’un leader très directif, l’absence de règle de procédure, l’homogénéité idéologique du groupe et l’existence de menaces extérieures pressantes. » (Nicolas Journet o.c. p. 43)
               
                          Voilà, le mot est lâché : consensus. Mais, ici, c’est sous un aspect négatif de conformisme et de communication défectueuse. Nous en reparlerons plus loin. Ce qui nous intéresse d’abord dans ce texte c’est la présence du concept de consensus lui-même et l’observation que la dynamique du groupe consensuel prend le pas sur la pensée de chaque individu jusqu’à déboucher sur la « pensée de groupe ». On croirait retrouver « l’illusion groupale » de Didier Anzieu qui rappelle vaguement cette « illusion de consensus ». Cette dernière idée est d’ailleurs plus restreinte et permet de préciser la part acceptable du concept de D. Anzieu, d’illusion groupale, en lui enlevant son sens absolu.
                          Cet aspect négatif du consensus rejoint ce que j’observe comme peur en socio-somatanalyse : « on me respecte comme une personne, comme tous les autres, mais je ne suis plus personne ! »
                          « Il est des nôtres, il a bu son verre comme les autres… » dit la chanson. Le risque du consensus, c’est l’uniformisation, le politiquement correct, l’amalgame jusqu’à l’anonymat. C’est ce qui est mis en avant avec ce concept de « pensée de groupe ». La notion de polarisation des opinions vient enfoncer le clou et préciser l’un des mécanismes en action.
               
               
              « Les dérives de l’opinion
               Le fait de débattre modifie-t-il nos opinions ? Oui, mais pas dans le sens de la modération.
              « L’ effet de polarisation », identifié dans les années 1960, a depuis maintes fois été vérifié dans différents contextes (jurys, assemblées, groupes de discussion) et à propos de toutes sortes de questions (opinions, jugements, goûts). Il affirme que la délibération à l’intérieur d’un groupe tend à radicaliser l’opinion. Qui plus est, cet effet agit dans le sens qui était celui de l’opinion dominante avant débat. Cela signifie qu’un jury dont, avant délibération, la somme des opinions individuelles est plutôt favorable à l’accusé deviendra très favorable après s’être réuni et, inversement si l’opinion médiane de départ était plutôt défavorable, elle deviendra très défavorable après discussion.
              Les psychologues ont attribué cet effet à deux causes différentes. Pour certains, la tendance reconnue des gens à rechercher l’estime de leurs semblables les mènerait à renchérir sur ce qu’ils perçoivent comme étant l’opinion dominante. Mais on ne peut écarter les effets cognitifs de l’accumulation de points de vue allant dans le même sens : pour d’autres auteurs, c’est l’addition des arguments exposés en faveur de l’opinion dominante qui radicalise le jugement d’une partie des membres du groupe. » (Nicolas Journet o.c. p. 45)
               
                          Voilà, j’ai appelé Dortier et Journet à jouer les avocats du diable ! Le consensus, ce n’est pas de tout repos ! Or le recours à l’avocat du diable est justement un des moyens pour déjouer la polarisation de l’opinion et la pensée de groupe. Et si les références scientifiques évoquées décrivent surtout les effets cognitifs (pensée et opinion) elles valent tout autant pour le vécu global : « je me sens bien dans ce groupe, j’étais angoissé avant de venir mais dès que je vous ai revus, je me suis retrouvé dans le bien-être et l’apaisement ; hier Claude m’a beaucoup aidé dans mon travail personnel et vous étiez tous autour de moi pour m’encourager ; je vous aime tous ». Voilà ce qu’a dit un participant en début de séance de socio-, après quelques jours d’atelier. Puis une seconde personne a enchaîné : « depuis deux mois je souffre de cette opération chirurgicale, on m’a enlevé les deux glandes mammaires mais ils n’avaient qu’une prothèse, il a fallu remettre ça… je suis en colère contre tout l’hôpital ; mais avec vous cette colère tombe, celle que j’ai contre Richard aussi, je vous remercie ». Et cela se voit ; le visage est apaisé, le corps détendu, la voix chaude (et moi je prends la position basse).
                          Puis, la troisième prise de parole contraste : « mais qu’est-ce qu’on fait là ; c’est niais et infantile ; et ces silences que je ne supporte pas ». Plus tard encore un ancien dira que c’est faux, que ça cache des choses qui ne veulent pas sortir. Entre temps, il y aura eu une longue séquence qui a accaparé les treize participants autour de … la vaisselle et du rangement de la cuisine. Mais ça s’est terminé consensuellement : trois membres ont témoigné que, parfois, ils laissaient leur tasse mais qu’à d’autres moments ils faisaient toute la vaisselle qui traînait. Il n’y a ni accusation contre un resquilleur (ce serait le conflit de l’étape 1) ni proposition de liste de responsables pour la cuisine (ce serait l’imposition des rôles de l’étape 2). Non, ça s’est réglé dans la douceur consensuelle et on n’a même pas reproché aux trouble-consensus qu’ils ne sentaient ni la paix du silence ni l’amabilité des échanges…
               
               
                          Le consensus existe, nous le rencontrons en socio-.
                          Le consensus fait peur tout autant.
                         
                        Le consensus est indispensable dans ce groupe de formation pour aller encore plus loin, à l’étape du don, où le groupe accepte toute l’originalité de l’individu même si cette créativité doit aller jusqu’à mettre le consensus groupal en péril. Le groupe fait don de son attention à ce vécu individuel et de son abnégation en faveur de l’individu. Dans ce cas, le groupe quasi unanime peut accorder vingt à trente minutes de la séance au travail individuel de l’un d’eux en faisant abstraction de son besoin propre. En réalité, il est bien encore dans son besoin mais ce besoin s’est transformé en une dynamique de don ! Nous ne développerons pas ici cette quatrième étape pour ne rester qu’à la troisième, celle du consensus. Mais le groupe peut-il seulement entrer dans le don ? Peut-il organiser le potlatch comme ces sociétés traditionnelles du Canada que Marcel Mauss a décrites pour en extraire le concept du don ? Dans notre salle de travail, la réponse est simple et claire. Il s’agit d’une très belle grange d’une ferme alsacienne avec poutres apparentes qui a cent cinquante ans : voilà six générations successives qui nous ont fait don de cette merveille ! Le don, c’est ce qui fait une civilisation au-delà de la simple culture. Le don va au-delà de l’échange -réciproque- et se transmet de génération en génération. 
                          Le consensus existe.
              Dans notre approche holanthropique, il s’agit d’une certaine paix, d’un bien-être qui découlent de la reconnaissance de chacun comme personne et de l’égalité des membres et qui débouchent sur la confiance, sur l’assurance. Cette ambiance consensuelle permet d’avancer dans la tâche, de parfaire la formation du psychothérapeute qui peut exprimer ses points de vue, entrer dans un travail en profondeur jusqu’à la régression, trouver un contact inconditionnel chez l’autre ou, au contraire, de proposer son aide thérapeutique à celui qui en a besoin. Un couple peut se former ponctuellement qui n’est ni défensif (pour se protéger des autres) ni charismatique (pour augmenter son leadership) mais créatif. Mais quelles sont les manifestations de ce consensus groupal ? Voici quelques caractéristiques observées dans les séances de socio- qui interviennent dans les groupes de formation, dans le groupe verbal puis dans le groupe rapproché vocal. Voici d’abord une liste de signes puis l’analyse approfondie avec une certaine systématisation.
               
              • III. Les caractéristiques du consensus

              • Les manifestations de consensus dans le grand groupe verbal au
                cinquième ou septième jour d’un atelier prolongé
                 
                • partage par une ou plusieurs personnes, d’un sentiment chaleureux chargé d’émotion, d’une perception positive du groupe, de son effet sécurisant, respectueux, plein de douceur et de tendresse ;
                • reconnaissance pour des aides plus précises du groupe, d’un sous-groupe, d’un collègue ;
                • affirmation très directe de son bien être, du travail personnel fructueux, de son assurance personnelle, de son ressenti plein de tendresse et d’amour, débouchant sur rires, larmes, étreintes ;
                • aveu du besoin du groupe, de son attachement à lui, évocation de membres absents mais sans trop d’insistance : le présent l’emporte ;
                • silence paisible entre deux partages individuels laissant le temps de calmer ce qui est trop véhément, permettre aux apports positifs de venir sans hâte, pression ni avidité ;
                • connexion au thème qui incarne le besoin groupal présent, son blocage, en lui consacrant beaucoup de temps et mobilisant la parole de beaucoup de membres ;
                • respect des membres silencieux, non interpellation intempestive, peu de peur d’un éventuel outsider en embuscade ;
                • ponctuation de certaines tirades par de l’humour, des rires ;
                • retombée dans les banalités, le quotidien, la bonne humeur, les préoccupations terre-à-terre : vaisselle, rangements, ronflements ;
                • et, tout autant, empathie avec la souffrance, le doute, la peur mais sans trop pousser ;
                • évocation et dépassement en douceur des différences entre les sous-groupes : anciens et nouveaux dans le groupe, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, nationaux et étrangers, couples formés avant ce groupe ou pendant le groupe ;
                • affirmation de la cohésion du groupe face aux formateurs, jusqu’aux agressions plus ou moins douces / amères, avec évocation des événements hors séance sans explication aux formateurs, rappels des enseignements précédents avec d’autres formateurs ;
                • peu d’envie de traiter de choses trop sérieuses, théoriques ou générales, même pas de la tâche qu’est la formation ;
                • prédilection pour les relations, le bien être, le calme, la douceur ;
                • silences plus longs qui provoquent éventuellement de nouvelles intolérances ; un cycle reprend mais sur une spire plus avancée de la dynamique hélicoïdale ;
                • accueil amusé du dernier irréductible qui évoque que c’est banal, mièvre, mielleux, faux, évitant, inutile…
                • puis un silence encore plus long, proche du timing habituel de fin de séquence (après deux heures), invite l’analyste à passer au groupe rapproché.
                Cette séquence verbale se passe dans le « petit salon », un recoin de la salle, de quatre mètres sur trois, avec matelas, boudins et coussins qui permettent des postures très confortables plus ou moins droites ou allongées. Dans le consensus, les positions sont très confortables, à demi affalées et lorsqu’un membre prend la parole, il ne se redresse pas particulièrement ; lorsque quelqu’un se met droit, ça annonce quelque chose d’important de l’ordre du sécuritaire (retour à l’étape deux) ou du créatif (tentative de susciter le don dans le groupe).
                          La lecture de ces signes de consensus - qui peut être interrompu par le retour à un conflit ou à un rappel du respect des rôles et règles - peut aussi sembler mièvre au lecteur qui est en pleine réflexion intellectuelle ! C'est comme de transmettre l'amour à quelqu'un qui veut… comprendre et disserter. Car il s'agit fondamentalement d'une imprégnation, d'un abandon à un vécu nouveau, de l'expérience d'un sentiment qui doit être partagé.
                          Le consensus nécessite l’accordage à un feeling qui s'approfondit de plus en plus, qui devient subtil, qui touche du côté du spirituel, du transpersonnel. Il permet des partages de plus en plus intimes, beaucoup moins du côté du sexe que de l'affectif, des éveils énergétiques, des expériences de manifestations dites parapsychologiques par exemple. Le groupe consensuel fait le don d'une écoute bienveillante de ce qui est tu de ce côté-là.
                          Ce n'est pas facile de se laisser aller à cette intensité de sentiment à la fois légère et forte, vide et pleine, frustrante et nourrissante. D'où les retours réguliers à l'interrogation sur son rôle éventuel de mécanisme de défense et de protection.
                 
                Les manifestations du consensus dans le groupe rapproché vocal
                 
                Tout le groupe s’avance vers le centre, se met à genoux, se donne les mains, épaules contre épaules, en silence, attendant les sons, connectant le mental (verbal) avec le corporel par la voix. Dans l’immédiat, ce changement « catastrophique » dérange et l’ambiance flotte, se cherche dans le verbe encore, dans du chahut, dans des bousculades et des rires. « Attention, les ménisques sont fragiles quand on est à genoux ! » Puis le silence revient, les sons se cherchent, les bâillements s’affichent. Les discours s’abrègent comme au télégraphe ou sur SMS. Lorsque le groupe sort tout juste des conflits et des jeux de rôles, les sons deviennent intenses, durs, contactant peur, souffrance et colère, évacuant ces poids pour pouvoir basculer dans le consensus. Lorsque le consensus est déjà là et bien partagé, nous trouvons des manifestations spécifiques et néanmoins proches de celles d’avant :
                • la mise en route est progressive, tâtonnante : sons, chants, rires, murmures, SMS, bâillements éloquents, yeux qui se ferment, cadences vocales à plusieurs qui retombent assez vite ;
                • SMS consensuel : « je me sens bien avec vous, je vous remercie, je vous aime… »
                • l’analyste / formateur essaye des sons plus intenses pour stimuler celui ou celle qui devrait lâcher un dernier paquet ; si ça ne répond pas, il se calme !
                • c’est souvent l’occasion pour le groupe de manifester sa cohésion face au formateur : « vas-y Richard, lâche le morceau » non sans humour ou provocation ; en fait l’uniformisation ne vient vraiment que du groupe lui-même qui essaye des sons, les fait monter, enfler, s’intensifier et exploser dans un cri ou retomber doucement en attendant la vague suivante ;
                • peu à peu des besoins individuels s’affichent, le bonheur de l’un, la colère de l’autre, une souffrance, l’affirmation de soi… mais pas dans un conflit avec une personne présente, c’est plutôt associé à l’histoire passée ou à ses propres traits de caractère ;
                • le groupe se calme pour laisser la place à l’individu ou, au contraire, emboîte le son pour l’encourager, le pousser ;
                • il n’y a pratiquement pas de travail sur le contenu, les interprétations sont secondaires, seul l’accompagnement de l’émotion jusqu’à sa résolution importe vraiment ; le groupe s’accorde souvent plus justement à cette tâche que l’analyste lui-même ;
                • tant qu’à être dans une certaine intensité, et lorsque les vécus douloureux sont évacués, vient souvent le tour de l’affirmation positive : « oui, je suis moi, je suis fort, je vous aime, j’ai le droit, je prends mon droit, la vie est belle… oui… non » ;
                • mais certains sont déjà dans des sons doux, calmes, harmonieux ; des mélodies démarrent sans paroles – mais on sait ce qu’elles évoquent – des accompagnements se construisent à deux, trois, quatre voix, à l’impromptu ; de plus en plus de gens s’y mettent jusqu’à ce que plus personne ne perturbe ;
                • lorsque ce consensus vocal s’avère juste après quelque temps, on se passe les bras autour des épaules ou des tailles et un balancement commun se met à accompagner les sons ;
                • c’est là que fusent souvent… des larmes ; c’est trop bon, ça sent la nostalgie, c’est ce qu’on n’a jamais eu et toujours rêvé ; ce sont des larmes silencieuses, douces ; on ose enfin pleurer de joie, de bonheur ;
                • les voisins se serrent encore plus contre cette personne, dans le partage, et les larmes redoublent ;
                • mais d’autres participants ont quitté le groupe (comme le cadre le permet) pour se retrouver à deux, trois ou même tout seul ; ça n’enlève rien de l’ambiance du « groupion » qui rapetisse et resserre les rangs, les sons et le balancement ;
                • s’il y a des couples qui vont dans la grande salle pour s’entraider dans un travail personnel, c’est que le groupe esquisse l’étape du don.
                 
                          Nous aussi, à cette lecture, recommençons peut-être à percevoir tout cela comme quelque chose de doucereux, de mièvre, de sectaire même. Ça rappellerait même l’illusion groupale, la pensée de groupe, le conformisme, la polarisation en une position unique. Et pourtant il n’est pas aisé d’en arriver là, de le laisser advenir, d’en prendre conscience, de l’assumer, de le valoriser.
                          Dans le groupe rapproché vocal, le son, le mouvement, l'interpellation sont à tout le monde à la fois, simultanément, contrairement à la parole, unique, du groupe verbal ! La reliance de l'individu au groupe est directe et globale ; le son les touche tous, je suis touché par tous les sons. Le consensus devient ici beaucoup plus sensoriel, sensitif, sensuel du côté de somato-, beaucoup plus intuitif, imagé, spirituel du côté de psycho- beaucoup plus énergétique et empathique du côté de socio-.
                          Faire l'expérience, tout d'un coup, que mon son est noyé dans les sons, que je ne peux plus les distinguer mais que ça connecte en tonalité, intensité, rythme et harmonie, cette expérience est subite, totale, étrange ; c'est l'expérience plénière.
                          Ressentir, tout d'un coup, que mes genoux ne font plus mal, que je ne les sens plus, parce que je suis porté et maintenu par tous ces bras autour de moi, m'abandonner sans retenue au balancement, assuré que je ne tomberai pas puisque ces bras me tiennent, est une autre entrée dans l'expérience plénière : je suis là, juste là, entièrement là, nourri par les vibrations sonores, maintenu par le bercement, relié aux corps, cœurs et âmes, inondé de larmes et de bonheur. Voilà la véritable expérience du consensus. Dans cet instant d'éternité, tout est bénéfice.
                          Et pourtant, le prix à payer est réel, prix double : perdre son rôle privilégié et se retrouver personne, no body.
                          Le rôle social est chevillé au corps. Le leader, tout comme le bouc émissaire d’ailleurs, tire avantage de son attitude ; elle le protège, elle le défend contre pire encore, contre l’anonymat précisément. Même si la victimisation est pénible, elle fait néanmoins vivre ; le leadership est tout aussi pathologique – dixit Bion – mais il fait illusion. Et il faudrait que le roi laisse dire à l’enfant qu’il est nu ! Tous ces rôles se débattent comme de beaux diables dans le balancement consensuel.
                 
                           Pour se retrouver personne, no body. C’est cela le plus difficile.
                 
                           Il faut lâcher, capituler, surrender, let lose. Après les citations empruntées à l’intelligence collective il n’est plus nécessaire d’insister sur cette impression de nivellement, d’uniformisation, d’anonymat, ni sur la réalité de polarisation, conformisme et univocité.
                          Parce que ce n’est que pour mieux passer à l’étape du don où le groupe lâche la bride, la grappe et les baskets à l’individu créatif. Dans ce cas, cette créativité se fera en connexion avec le groupe, en unification (et non en uniformisation), en plénitude. En l’absence de consensus, la création se fait en clivage, en dehors et même contre l’entourage, et risque la pathologie, paranoïaque en particulier.
                 
                Esquisse de l’étape du don
                 
                Le don, ce n'est pas
                -         le vol, comme cela se passe dans l'étape du conflit ;
                -         le commerce des biens, avec contreparties égales, comme dans l'étape des rôles et règles ;
                -         l'échange des alliances (des femmes selon Levi-Strauss) comme dans le   consensus.
                         Le don est fait à l'individu (ou au sous-groupe) en le reconnaissant comme unique, original et créatif, au risque que cette créativité remette le groupe en question.
                Rappelons-nous, il y a quelques siècles, la société théocratique verrouillait son pouvoir dans sa conviction cosmologique que le soleil tournait autour de la terre. Puis quelques savants l'ont remis en question. Ils y ont laissé leur tête et leur peau sur le bûcher : il venait en clivage avec une société non préparée. Vint enfin Galilée qui, très habilement, finit par imposer l’héliocentrisme. Et ça fit vaciller la société du clergé pour faire advenir le gouvernement des lumières et des sciences. Et, finalement, la civilisation y a gagné ! Car le groupe a évidemment besoin de la créativité de ses membres aux bons soins du…consensus. Le passage par le consensus est la garantie d'une véritable créativité enrichissante même si elle est dérangeante.
                           Pour mieux asseoir encore la pertinence de ces deux dernières étapes de la dynamique sociale, nous pouvons nous référer à notre maître Emile Durkheim lui-même, qui a longuement écrit sur les fonctions émotionnelles et sociales des rituels sociaux. Nous empruntons à Bernard Rimé les cinq thèmes qui articulent la conception de Durkheim en regard de notre propre description de la dynamique de groupe. Voici les cinq thèmes durkheimiens.
                1)     « L’ordre intellectuel et moral sur lequel les individus s’alignent… Ces             normes assurent la cohésion du groupe et préviennent les dissidences ».   
                           Nous sommes dans les rôles de sécurisation, étape II.
                2)     « Le processus par lequel ces produits sociaux s'implantent chez les     individus...Un vif besoin de communiquer ceux-ci et de les répandre… Les croyances ne sont actives que quand elles sont partagées ».
                Nous entrons dans le consensus sous l'aspect du partage des émotions et des croyances, étape III.
                3)     « Nécessité d'une régénération périodique des sentiments collectifs et des   représentations collectives par les rituels, fêtes, cérémonies ». Étape du consensus agi, deuxième aspect de l'étape III.
                4)     «  Partage collectif d'émotions… Quand ils s'affirment collectivement, les   sentiments humains s'intensifient… dans une même pensée et dans une même action ». C'est la polarisation des attitudes jusqu'à la pensée de groupe,    autre aspect du consensus de groupe.
                5)     « Effets de la communion émotionnelle... Les individus y refont leur être      moral et ils en sortent fortifiés… L'individu rassuré retrouve du courage ».
                Durkheim esquisse ici l'étape IV du don, où le groupe reconnaît l'individu dans sa force, dans son courage, et lui permet de devenir créatif.
                           (Rimé Bernard passim 353 – 356)     
                 
                           Voyons à présent deux aspects plus proches de notre recherche : la place du consensus de groupe dans l’ontogenèse et dans la formation du psychothérapeute.
                 
                • IV. La place du consensus dans l’ontogenèse

                • Si le consensus prend tellement d’importance dans la dynamique de groupe jusqu’à constituer une étape à lui tout seul, il doit remplir un rôle éminent dans le développement personnel. Et pour cause, il ne caractérise rien moins que la troisième étape de l’ontogenèse, l’étape de la socialisation. Sorti de la bulle primitive vers six mois où il est seul avec ses donneurs de soins pour constituer son homéoesthésie, le bébé entre dans la fusion avec la mère (ou tout autre donneur de soins) pour éveiller attachement et affectivité. Puis il est précipité dans le groupe par père, fratrie et entourage pour apprendre la vie sociale.
                   
                  Étape de vie :
                   
                  bulle primitive
                  matrice fusionnelle  
                  dynamique  
                  de socialisation,
                  Fonction émergente :
                  homéoesthésie
                  affectivité
                  protection,
                  Mode relationnel :        
                  intersubjectivité 
                  attachement 
                  amour.
                  Tableau 5 consensus et ontogénèse
                   
                              L’enfant de deux, trois ans doit apprendre les règles du jeu, écouter, observer, accepter, se soumettre. En retour, il reçoit la sécurité du groupe familial puis social sous sa forme passive de protection. « Il est des nôtres, il a vidé son assiette comme les autres » ! On va donc lui en redonner, à manger.
                              Ce n’est pas encore, là, le consensus. C’en est la condition. Ce n’est pas tant avec les parents et adultes que cela se passe – ici c’est la protection – mais plutôt dans le groupe des pairs, dans la fratrie, avec les copains, au bac à sable, à la maternelle, (« deux à deux, rien de mieux » chante la comptine), puis dans la rue, les assos, avec les enfants de chœur ou les loubards en… chœur. Il en va ici comme dans le groupe de socio-. C’est sans le thérapeute, analyste, formateur ; c’est même contre lui : « ce soir on fait la fête entre nous, on vous apportera une tranche de gâteau ! »
                              Dans notre tradition psychothérapeutique, on néglige de trop l’importance de la fratrie et des groupes d’enfant. De par l’héritage psychanalytique, on investit trop papa, maman. Certes, la relation aux parents est primordiale, pour la sécurité et l’amour mais le consensus, lui, ne se fait qu’entre égaux, entre pairs, ici entre enfants. D’où la différence radicale entre le jeu de touche pipi entre enfant et l’abus sexuel commis par un adulte. Dans les sociétés traditionnelles, les enfants se retrouvaient par « groupes d’âge ». Aujourd’hui on les envoie en colo, rando et stage linguistique !
                              L’expérience du consensus par l’enfant dans ses groupes d’âge est fondatrice de son être social. C’est sur cette base que se construit sa créativité personnelle, son développement, son originalité. Peut-on évoquer ici la « période de latence » de Freud ? En partie, oui, même si, de nos jours, cette latence n’est plus sexuelle (au sens large de Freud) puisque les jeux sexuels de l’enfant sont tolérés et débouchent très vite sur des pré-pubertés précoces, sans parler des films pornos que plus de la moitié des enfants regardent à la télé ou sur internet.
                              C’est à un niveau plus global qu’il y a latence dans la mesure où sécurité, amour (parental) et consensus (groupal) débarrassent l’enfant des affres de l'Œdipe, des tourments de l’inceste et du meurtre, et le laissent entrer sereinement dans la socialisation.
                              L’absence de cette acquisition consensuelle débouche sur les psychonévroses freudiennes, sur l’hystérie en stress et clivage, sur l’angoisse, les phobies et obsessions en choc et amalgame. Plus tard ces deux groupes de pathologie s’enrichissent de psychopathie (en clivage), d’évitement et de dépendance (en amalgame). La socio-somatanalyse fait diagnostic, déblocage et réparation de ces troubles ou, du moins, gestion de ces handicaps.
                              L’analyse du consensus dans le groupe de socio- est la voie royale pour comprendre cette étape négligée de la socialisation, au niveau relationnel, alors qu’on n’y cherche trop souvent que l’aspect éducationnel.
                   
                  • V. La place du consensus dans la formation du psychothérapeute

                  • Le groupe de formation est très proche du groupe thérapeutique et la place du consensus y est fondamentale, non seulement parce qu’il y a dynamique de groupe mais encore pour devenir psychothérapeute. Les qualités apprises à travers le consensus groupal sont constitutives du thérapeute. Certes, il ne s’agit pas des qualités spécifiques du travail à deux, en « individuel », que sont l’intersubjectivité, l’attachement et l’amour (voir plus loin le texte sur ce thème). Il s’agit de quelque chose d’autre, que l’on appelle neutralité, position basse, miroir, désêtre et qui se retrouve dans le no body, le n’être personne.
                                On peut s’attendre légitimement à ce que le thérapeute ait dépassé le stade du conflit    - avec son patient du moins - . Par contre, il s’accroche volontiers à son rôle : posséder un savoir (théories), disposer d’un pouvoir (pratiques), montrer son avoir (un cabinet luxueux) et surtout témoigner du devoir (« je dois vous guérir »). Tant qu’il reste dans ces rôles, il n’est pas un véritable thérapeute. Il doit aller au-delà et cela se construit sur la capacité de consensus. Les termes évoqués découlent de la thérapie à deux, mais s’acquièrent en groupe :
                    ·        la neutralité et l’abstinence réservées à la psychanalyse orthodoxe,
                    ·        la position basse du systémisme lorsqu’elle n’est pas que pure manipulation,
                    ·        le miroir, autre métaphore psychanalytique qu’on retrouve dans la position de Rogers,
                    ·        le désêtre de Lacan, terme très signifiant dans son exagération même.
                        
                         Toutes ces attitudes nécessitent de prendre du recul par rapport à sa propre
                    personne, d’autant plus que le thérapeute doit - déontologiquement - appartenir à des institutions professionnelles dans lesquelles s’installent également des temps consensuels… si, si !
                                    Eh bien, ce qui se dessine ici comme relation consensuelle est à la base de ces variantes plus spécifiques : respecter l’autre comme personne, être et n’être personne. Et c’est la base de la relation thérapeutique même quand s’y ajoutent, avec le temps, attachement et transfert.
                                    Voilà tout l’intérêt de l’analyse du consensus en formation.
                     
                    • VI. Eviter les effets néfastes du consensus

                    • Ce lieu spécifique du groupe – de formation – est tout autant exemplaire de la thérapie de groupe. Le patient est un « socius » et doit lui aussi pouvoir se lover dans l’unité du groupe social, tout en veillant contre l’uniformisation. Le moyen est décrit ici : ce consensus n’est qu’un passage et non une fin en soi, il doit faciliter le don dans lequel le groupe reconnaît l’individu dans son originalité et sa créativité. Malheureusement les psycho-sociologies en restent trop souvent aux travers du groupe consensuel (illusion groupale, pensée de groupe, conformisme) et proposent de revenir en arrière, aux rôles, plutôt que d’avancer jusqu’au don. Rappelons-nous les critères de risque de déviance énumérés par Janis :
                      « la fermeture du groupe sur lui-même, son niveau élevé de cohésion, la présence d’un leader très directif, l’absence de règle de procédure, l’homogénéité idéologique du groupe et l’existence de menaces extérieures pressantes. »
                       
                      Invoquons une autre référence issue de l’intelligence collective qui nous propose, à présent, des outils pour éviter les effets négatifs du consensus.
                       
                      « Quels sont les remèdes que l’on peut envisager ?
                      Il est notable qu’on ne trouve pas l’effet de polarisation par la discussion dans les « sondages délibératifs ». Mais ces sondages comportent plusieurs éléments. Avant de se rencontrer pour discuter, les participants reçoivent une documentation « équilibrée » sur le sujet discuté, puis des experts ou des hommes politiques viennent leur présenter des positions différentes. On ne sait pas auquel de ces éléments est due l’absence de polarisation. Un élément attire néanmoins l’attention, le fait que les participants sont exposés à des informations et des positions « balancées ».
                      Mais la procédure contradictoire a aussi d’autres valeurs, essentielles à la délibération : elle stimule l’examen critique et freine le conformisme. Même si une décision qu’une collectivité  envisage ne soulevait a priori aucune opposition, il faudrait, pour avoir une bonne délibération, susciter un point de vue adverse. C’est peut-être ce qu’avait senti l’Eglise Catholique quand elle requérait la présence d’un « avocat du diable » lors des procès de canonisation. Dimension religieuse mise à part, la méthode conserve toute sa valeur pour une pensée contemporaine de la délibération démocratique. Si nous ne pouvons pas attendre que le mouvement spontané de la société amène la confrontation des opinions opposées, il nous faut l’instituer par une construction volontaire. » (Bernard Manin in o.c. p. 45)
                       
                                  Voilà des moyens parfaitement réalistes et matérialisés pour éviter le conformisme général au-delà de la seule polarisation de la pensée. Nous sommes dans la dynamique de groupe, dans la réalité sociale, où les bonnes intentions ne suffisent pas et où il faut des réponses précises aux dangers. Voici quelques-unes de ces parades que la séance de socio- a mise en place pour lui permettre d’être éthique et déontologique, ou tout simplement démocratique. Ce protocole, thérapeutique au départ, s’est élargi au groupe de formation avec les mêmes moyens et les mêmes exigences. Ainsi pouvons-nous préconiser le consensus, le laisser advenir pour tous ses bienfaits, y compris pour la prise de conscience de ses risques, tout en proposant les remèdes contre ses effets antithérapeutiques, antipédagogiques et, surtout, sectaires. Ces remèdes peuvent être rangés en quatre rubriques :         
                      ·        l’organisation démocratique,
                      ·        le protocole analytique,
                      ·        l’accès à l’auto-organisation
                      ·        et la finalité du don.
                       
                                  L’organisation démocratique
                                  Le mot démos, peuple, ne doit pas surprendre ici, dans cette réflexion sur le social. L’aspect démocratique élargit au groupe ce que l’éthique est à l’individu. Trois éléments plus précis répondent à cette exigence :
                      ·        l’expression libre pour chacun y compris le silence,
                      ·        l’expression sur tous les modes, verbale, vocale, corporelle, médiatisée, ce qui permet à chacun de trouver sa forme personnelle de manifestation,
                      ·        la possibilité de quitter le groupe (rapproché) en toute légitimité, tout en restant dans le grand cadre du groupe ; cet acte réalisé par au moins une personne – et même l’analyste – montre qu’on n’est pas dans l’uniformité ni l’illusion groupale.
                      Le protocole non directif, analytique
                                  Le protocole de la socio- est fixé une fois pour toute (depuis trente ans) en ses quatre séquences et enlève à quiconque la possibilité de le modifier arbitrairement, même à l’animateur. Même s’il y a cette complexité des quatre séquences (verbale, vocale, primale, conviviale) pour permettre l’expression sur tous les modes, chaque participant gère parfaitement le déroulement et décide librement à quel moment il « travaillera » et comment. Quant au groupe en tant qu’ensemble il se sent également contenu et sécurisé par ce cadre rigoureux et y déroule sa dynamique à l’intérieur de repères familiers. Cela est pleinement vrai pour la forme socio-analytique. Quand la nécessité impose un certain constructionisme pour préserver telle ou telle personne, il y aura modulation entre l’interventionnisme et la non directivité selon les règles professionnelles et éthiques. A ce moment, dans cette sociothérapie analytique, le sens des interventions sera expliqué.
                       
                                  L’accès à la pure auto-organisation
                                  Si déjà on choisit le groupe pour la thérapie ou la formation, c’est pour ajouter l’expérience du social au travail personnel. Le thérapeute ou formateur donne donc à la dynamique de groupe toute latitude de se manifester, en particulier dans ses quatre étapes :
                      ·        dans le conflit, il garantit les exigences éthiques, jusqu’à le faire très directivement si     nécessaire ;   
                      ·        dans l’instrumentalisation des rôles sociaux, il joue aussi son rôle en complémentarité   aux autres ;
                      ·        dans le consensus, il prend du recul pour laisser l’autogestion des pairs se déployer sans lui et même contre lui ;
                      ·        quand le groupe se réalise pleinement dans le don, l’analyste ou le formateur participe    à ce qui est offert à tel ou tel et reçu de lui.
                       
                      La finalité du don
                      N’entrant pas ici dans l’explication suffisante de cette dernière et ultime étape de la vie de tout groupe, je laisserai sûrement quelque insatisfaction. Toujours est-il que de ne pas faire du consensus l’aboutissement de sa dynamique, en dégonfle grandement la baudruche des dites « illusions, pensées, consensus de groupe ». Ce n’est qu’un passage, nécessaire certes, pour arriver à la reconnaissance de la créativité très personnelle d’un chacun, donc à la différenciation du groupe. Et comme cela ne se fait qu’à travers l’éclatement du groupe rapproché, chacun réalise bien que le rapprochement n’est qu’une transition. Le socioanalyste ne transmet pas seulement ce besoin mais œuvre à sa réalisation.
                       
                    • Conclusion

                    • Prenant le contre-pied de la douceur et de la tendresse que rayonne le consensus, nous terminerons sur un ton ferme et militant, invigoratif et batailleur. Même si le consensus ne s’impose pas (de l’extérieur), les considérations ici développées doivent être affirmées avec force. La théorie, elle, doit s’imposer.
                                  Le consensus est la clé de voûte de l’édifice social,
                      ·        le lieu de ressourcement de la société,
                      ·        un havre de paix commun à défendre bec et ongle.
                      Cette reconnaissance se fonde sur une observation directe du social à partir du principe absolu que la dynamique de groupe est différente des constitutions et développements de l’individu, contrairement à la pensée psychanalytique. Il n’y a donc pas à utiliser les concepts issus de la psychologie : inconscient (de groupe), appareil psychique (groupal), transfert et autres illusions (de groupe). Le groupe social a ses caractéristiques propres et sa science, sociologique, notamment. Les psychothérapeutes doivent accepter cette séparation et faire l’effort de cette double approche.
                                  Nos propositions sont des apports majeurs de cette nouvelle approche :
                      ·        la dynamique de groupe comme mouvement d’auto-organisation inhérent au social universel ;
                      ·        les quatre étapes principales de cette auto-organisation : conflit, sécurisation par les rôles, consensus et don ;
                      ·        la troisième étape ici développée, celle du consensus, indispensable à tout groupe qui perdure, vitale pour l’humanité, malgré son risque d’uniformisation ;
                      ·        la tâche tout aussi vitale de gérer ce risque pour passer à l’étape du don qui fait civilisation.
                      C’est là qu’intervient le psychothérapeute - de groupe -, sociothérapeute et socioanalyste, comme nous avons essayé de le faire ci-dessus.
                       
                                  L’insistance sur la dynamique de groupe ne doit pas faire oublier les autres points forts de la socio-somatanalyse :
                      -         le travail émotionnel,
                      -         l’affirmation de soi,
                      -         le repérage de son rôle social propre,
                      -         l’interrelation des trois positions de vie en groupe, en couple et solo, à la fois séparées et connectées.
                      Pourtant c’est autour de la spécificité du processus groupal que se construisent toutes ces acquisitions. Soulignons l’importance du retour de cette réalité sur l’individu : le sujet n’acquiert les fonctions correspondantes que s’il a réellement vécu de façon prolongée ces différents états du groupe, à savoir :
                      -         il ne peut se battre efficacement que s’il a connu des groupes (familles) conflictuels ;
                      -         il ne se sent en sécurité dans un groupe que s’il a reconnu, accepté, assimilé son rôle social habituel, celui dans lequel il excelle ;
                      -         il ne se sent protégé par la société – par le gendarme au bout de la rue – que s’il a pu s’abandonner longuement au consensus groupal ;
                      -         enfin il n’apportera sa créativité personnelle de façon constructive que s’il retrouve une culture “en don” telle qu’il l’a déjà connue auparavant.
                      Cela s’observe facilement dans un groupe prolongé telle une formation et stimule les participants à faire évoluer sa dynamique dans les quatre états.
                      Passons à présent du coté de la psycho-somatanalyse dont nous proposons les points suivants :
                      -         le protocole en précisant le rôle et la place de la main de l’analyste sur le corps de l’analysant,
                      -         le mode relationnel principal, à savoir le transfert et l’affectif,
                      -         tout en élargissant les descriptions et explications à toute la complexité de cette psychanalyse corporelle à travers trois cas cliniques très documentés, une personnalité bordeline, un syndrome post traumatique sévère après inceste, une personnalité schizotypique.
                       

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